jeudi 12 décembre 2002

Toto et les filles

Dans la vidéo promotionnelle réalisée à l’occasion du lancement du nouvel iMac, Jonathan Ive, vice-président d’Apple en charge de la stylique industrielle, déclare : « When you look at it now, it seems so simple, it seems so obvious. And yet again, you know, as usual, the simplest most efficient solution has been the most elusive. » (1)

Le but du stylicien, comme celui du développeur, est — ou devrait être — d’obtenir un résultat qui réponde au mieux aux attentes des utilisateurs en termes d’efficacité, de simplicité d’utilisation et d’ergonomie. La simplification des outils numériques est un enjeu réel pour les années à venir : la démocratisation de l’informatique et d’Internet, encore trop souvent réservés à un groupe d’initiés, ne pourra se faire qu’au prix d’un effort conséquent consenti dans ce sens. Pour que chacun puisse avoir accès aux formes numériques de la communication, il faut que la technologie s’efface au profit d’une approche plus intuitive, à la portée de tous, et peut-être tout simplement plus humaine. Bref, il faudrait pouvoir oublier l’ordinateur pour utiliser un ordinateur, de la même manière qu’il faut oublier sa voiture pour bien la conduire.

Or, si je sais pourquoi j’ai besoin d’une voiture (pour aller travailler, pour aller au ciné, pour rester bloquer dans les bouchons avec Claire et les enfants sur la route du Touquet), j’avoue que je reste perplexe quant à l’usage courant qui est fait des outils numériques de la communication. Ce qui m’interroge surtout, c’est que la simplification toujours accrue de ces outils (informatique, Internet et réseaux…), loin d’affranchir nos esprits des contraintes liées aux nouveaux supports (mail, chat, forums…) et de nous permettre ainsi d’exprimer plus librement la complexité inhérente à notre condition humaine, s’accompagne le plus souvent d’un déplorable appauvrissement de la pensée et d’un mépris à peine latent pour toute tentative d’intellectualisation du monde. Comme si la simplicité des outils rendait paradoxalement odieuse toute perspective d’une pensée complexe. Qu’on admire au moins ma mansuétude : je blâme l’outil, pas ceux qui l’utilisent. Je n’ai pas pour habitude de tirer sur mes lecteurs et je n’ai pas le goût des balles dans le pied. Et qu’on ne se méprenne pas sur mes intentions : je n’envisage pas un éloge de la complexité qui soit une sorte d’apologie de la masturbation intellectuelle. Je confesse même un certain dédain pour l’érudition gratuite et tape-à-l’œil, comme pour le verbalisme diarrhéique. Je n’ai pas plus d’affection pour les gens qui s’écoutent trop — et qui n’écoutent qu’eux-mêmes — que pour ceux qui n’ont rien à dire et ne ratent jamais une occasion de le faire savoir — ce qui tend à réduire singulièrement le cercle de mes amis…


Le monde à côté de l’écran, celui des États en guerre, des conflits ethniques, des chanteurs en préfabriqué, des crises économiques, du racisme, des déchirements amoureux et des déjeuners entre amis sous les avions qui tombent, ce monde est la complexité même. Une complexité irréductible, parfois effrayante, ennuyeuse à coup sûr et à laquelle il est si tentant d’opposer la belle simplicité de pseudos évidences, d’ailleurs le plus souvent haineuses. Car c’est ainsi que les étrangers prennent le travail des bons Français, que l’Europe asphyxie les États qui la composent, que les Américains ne l’ont pas volé et que les Juifs, porteurs de tous les maux de la terre, devaient être exterminés. Pour ne citer que quelques exemples… Plus sournoise encore est la litanie des bons sentiments servie par la démagogie généreuse, qui dit que la guerre c’est pas bien, que la politique c’est tout pourri, qu’il faut donner à manger à ceux qui ont faim, soigner ceux qui sont malades. Tout cela est effectivement bel et bon. Qui se refuserait à y souscrire ? Mais qui sait aussi qu’il n’est pas toujours si évident d’empêcher les guerres, de gouverner des peuples habités par la passion du mécontentement, ou de sauver, au cœur de pays déchirés, des enfants victimes de famines méthodiquement planifiées ?

En favorisant les échanges internationaux entre les individus, les nouvelles technologies nous offrent l’occasion d’essayer de mieux appréhender la complexité du monde. Et la nôtre. Qu’en faisons-nous ? Quelle place laisserons-nous sur l’écran, à côté des histoires de Toto et des filles dénudées, pour les équations humaines et les rêves de possibles à venir ?

(1) « Quand vous le regardez maintenant, il [le nouvel iMac] semble si simple, si évident. Et pourtant, vous savez, cette fois encore la solution la plus simple et la plus efficace a été la plus dure à trouver. » Voir la vidéo.

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