Titanic

Démocratie : le mot est tellement gros qu'ils en ont plein la bouche. La démocratie est devenu le dernier jouet à la mode autour duquel se rassemblent tous les populismes : celui de l'administration néo-conservatrice américaine qui voit en elle un remède à l'instabilité du monde, celui de la droite française qui tient une victoire pour un blanc-seing, celui des blogueurs qui usent la liberté d'expression jusqu'à la trame du néant, celui de la télé-réalité qui donne à croire aux spectateurs que leur mauvais goût les autorise à distinguer entre les médiocres. Et tant d'autres fous, plus ou moins dangereux, qui bâtissent leurs empires sur le sable des émotions collectives, bien plus malléable mais tellement plus instable que le ciment de la raison.
La vengeance devient justice, le désir amour et la colère détermination. Les mots perdent leur sens et se confondent, ouvrant une brèche sur le terrible. L'humanité ne déçoit pas : avec elle le pire est toujours certain.
Les démocraties modernes sont devenues des dictatures molles dont l'opinion est le tyran. Un tyran manipulable à loisir, dont il suffit de flatter le sens des responsabilités ou d'agiter les peurs pour en obtenir ce qu'on veut. Les mauvais parents font de bons gouvernants, les ruraux enclavés des experts en matière d'immigration. Au nom de l'égalité, on place sur un même pied l'avis du savant et celui des imbéciles, excitant chez les seconds — de loin les plus nombreux — la haine des élites. L'expérience individuelle est valorisée aux dépends de la connaissance, l'impression et le sentiment aux dépends du savoir. Pour ne laisser personne sur le bord de la route, il est au fond tellement plus simple d'y mettre tout le monde.
La démocratie telle qu'on l'entend aujourd'hui n'est pas un régime politique. Elle se résume à être l'outil de l'expression populaire. Elle n'est porteuse d'aucune des valeurs fondamentales sans lesquelles son exercice se résume à un choix conduit par la seule émotion, par le seul instinct. Elle est devenue, selon le mot célèbre de Churchill, « le pire des régimes », un régime sans âme où la distance et l'analyse n'ont plus leur place, où seule compte la réactivité, où le personnel politique n'est plus jugé sur sa capacité d'anticipation mais sur son adhésion au réel, où les programmes de télé-réalité initient les masses aux vertus du licenciement sec, où Internet suffit pour avoir une tribune et avoir un avis pour être compétent. Un régime où tout ce qui est complexe paraît suspect, où les libertés individuelles sont devenues les ennemies de la sécurité et de la paix sociale, où les communautarismes, derniers refuges de l'irrationalité, divisent et séparent les hommes, créant autant de distinctions dangereuses et mortifères. Mais une société qui privilégie ainsi l'instantanéité sur l'effort, la peur sur la curiosité, le sentiment sur la sagesse, cette société-là ne mérite peut-être pas de survivre. Quelle importance après tout, si nous coulons tous ensemble ?



