lundi 17 mars 2003

Polas

Pour Benjamin.

Il y a des jours, on traîne les mains dans les poches sur la plage et des bateaux s’éloignent dont on distingue à peine les vapeurs. On est sur le quai, la gorge serrée sous les mouchoirs qui s’agitent, et le train part dans le fracas habituel des amours qui se séparent. On est aussi les uns contre les autres souvent, le dimanche soir, quand la voiture démarre et qu’il faut rentrer parce que les enfants ont école demain. Il y a alors, dans le rétroviseur, de vieilles gens dont les mains font des signes et dont les cœurs invisibles se serrent. Parfois, c’est vrai, on se sent un peu seul dans la foule du métro quand on vient de croiser un sourire. Il y a comme ça des jours et des possibles qui passent et dont on se souvient.

Il y a des dimanches, il fait beau et on est bien dans l’air tiède. On rêve seulement d’une rivière, d’une nappe en vichy posée sur l’herbe à l’ombre, et d’un melon qui se balance dans l’eau fraîche. Il y a des souvenirs d’enfance entre les épis de blé qui plient doucement sous la brise, et les coquelicots. Il y a des baisers rêvés et des premiers, des tendres, comme figés dans l’air, dans les foins, au coin des rues, dans l’obscurité d’une cage d’escalier ou le soleil mouillé des vacances à la mer. Il y a de beaux dimanches sages allongé contre toi, dans le ronronnement lointain des tondeuses et l’indifférence superbe des abeilles qui butinent de fleur en fleur.

Il y a des jours interminables et laids dans les cours de danse où les petites filles martyrisent leur corps, sous les ponts dont on se jette en se disant peut-être que les larmes sont solubles dans l’eau des fleuves, sur les rails où l’on voudrait broyer un peu de souffrance ordinaire, au bout des routes sans retour. Il y a les nuits à l’hôpital et, sous les néons pâles des couloirs, de petites mains tremblantes qui cherchent à tâtons dans l’air puant d'ether la peau du bien-aimé, et la caresse illusoire d’un adieu impossible. Il y a les cris qu’on étouffe et, parfois, les douleurs qui déchirent, suraiguës, et qui montent comme des prières.

Il y a les jours d’ennui et leurs rires forcés, les messages qu’on envoie comme des bouteilles à la mer, parce qu’on a la solitude au bout des doigts, les thés qu’on boit avec une légèreté feinte, puisqu’il vaut toujours mieux feindre un peu de bonheur. Mais il y a les mensonges qu’on hurle ou qu'on murmure, comme le plaisir dans tes draps. Il y a des dimanches. Allongé contre toi, les continents dérivent et nos deux cœurs, dans le bourdonnement lointain des autres indifférents. Sous les fleurs.

vendredi 7 mars 2003

MCP

« Le Rêve est une seconde vie. Je n’ai pu percer sans frémir ces portes d’ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. Les premiers instants du sommeil sont l’image de la mort ; un engourdissement nébuleux saisit notre pensée, et nous ne pouvons déterminer l’instant précis où le moi, sous une autre forme, continue l’œuvre de l’existence. »

Gérard de Nerval, Aurélia.


Depuis quelques mois que je fréquente ces forums, une question m’obsède. C’est une question toute personnelle, mais dont j’imagine sans peine que beaucoup d’autres se la sont posé avant moi : « Qu’est-ce que je fous ici ? » Qu’on se rassure sur mes intentions, il ne s’agit pas une fois encore d’ajouter du venin à la soupe et la question n’a pas les conséquences métaphysiques qu’on pourrait craindre. Quand je dis ici, je ne parle pas du monde en général et de l’existence. Je veux simplement dire ici, devant cet ordinateur où se passent des heures, face à cet écran où s’affichent tour à tour la litanie des threads du bar ou les fenêtres d’iChat qui me relient à d’autres écrans et, au bout des câbles, à d’autres hommes.

Il y a une sorte d’envoûtement dans la façon dont chaque soir, fatigué ou non, heureux ou non, j’allume la bécane dans la pièce du premier. Je m’installe alors mollement, par des rituels connus, dans les méandres de l’existence numérique qui m’appelle, comme feraient des sirènes planquées dans ma RAM et qui murmureraient mon nom. Du bout des doigts, je commande, j’ordonne, et tout un petit monde de dossiers, d’images, de musiques et de liens qui m’emmènent partout s’anime pour me satisfaire, pour me contenter, pour me plaire et ne plaire qu’à moi. Dans un coin de l’écran, la fenêtre du chat. Parlerai-je à celui-ci, à cet autre ? Non. Je les ai assez vus. Je veux qu’ils se taisent. Quoi ? On me parle ? Qui ose faire ainsi intrusion dans mon silence ? Je bannis comme je donne audience, par le seul droit de mon bon vouloir…

On est bien dans la machine. Ici, personne ne discute mes ordres ou mes désirs. J’organise ma vie comme une vie rêvée, sans obstacle, sans prise de tête. Tout m’obéit. Tous m’obéissent. Tout l’univers est suspendu à mon pointeur et la longueur du nez de Cléopâtre a bien moins de pouvoir sur la face du monde qu’un de mes clics déterminés. J’exagère à peine.

Comme elle est rassurante cette petite vie bien ordonnée (ou bien désordonnée d’ailleurs). Comme on se sent loin de la réalité parfois sordide, des petites mains tordues dans les couloirs d’hôpitaux, des factures qui tombent, des guerres et des néants quotidiens. Comme on est à l’abri dans cet univers aseptisé où tout obéit au doigt et à l’œil, où tout se maîtrise. Je lis ce que je veux, j’écris ce que je veux, les filles dénudées ne mordent pas et les garçons se laissent mater sans menace… Tout est tout simplement si simple, si lisse et, comme Alice, tout glisse au pays des merveilles.

Les heures passent. Sur l’écran, je continue d’écrire la vie d’un autre. Cette vie-là qui ne peut pas être la mienne. Il n’y a pas de pays merveilleux à travers les fenêtres du Mac. Les hommes qui me mordraient sont ailleurs, à travers d’autres fenêtres, dans un autre monde où rien ne se contrôle, où les portes sont dures à pousser et où je ne commande pas au silence. Il y a des senteurs nauséabondes et parfois fabuleuses qui viennent de là-bas, des digicodes avec des voix heureuses, des champs sous le soleil, des villes immenses avec de vrais morceaux d’humanité dedans. Et là, tandis que la nuit est claire au dehors et qu’il me suffirait de tourner la tête pour me laisser éblouir par son obscurité, le nez collé à mon écran dans les volutes de mes américaines, je n’en finis pas de questionner la machine : « Qu’est-ce que je fous ici ? »

mercredi 26 février 2003

Paix foireuse

Alain Finkielkraut m’agace. Il m’agace parce qu’il est de cette sorte d’intellectuels dont j’ai le sentiment qu’ils prennent un malin plaisir à compliquer autant qu’ils les complexifient, les concepts les plus ardus, les pensées les plus hermétiques et les situations les plus nouées. Il m’agace parce que son raisonnement sur le monde dépasse souvent de beaucoup l’appréhension que j’en ai. Il m’agace à vrai dire d’autant plus que je crois qu’il a raison et que le fond de sa pensée, bien plus limpide que la logorrhée qui l’entoure, m’apparaît désormais comme une évidence. Qu’allons-nous faire de l’Irak ?

Longtemps je me félicitais, comme beaucoup, de la fermeté affichée par la France, l’Allemagne et la Belgique face au bellicisme obstiné de l’administration américaine. Je reste persuadé, bien après Fénelon, que « la guerre est un mal qui déshonore le genre humain » et, bien avant Yoda, que personne ne devient grand par sa pratique... Il n’en reste pas moins, l’histoire nous l’a montré il n’y a pas si longtemps, qu’il y a aussi des paix coupables, comme de longs silences obscènes posés sur la souffrance des peuples. Le petit jeu diplomatique qui se joue bruyamment dans les couloirs des Nations Unies et les antichambres des palais officiels, les joutes verbales ineptes des journaux à fort tirage ne doivent pas nous faire perdre de vue l’essentiel.

L’essentiel, c’est bien cette souffrance irakienne qui ne se dilue pas dans le flot des discours éloquents et des petites insultes entre amis, mais qui appelle notre compassion à défaut d’aiguiser notre esprit critique. Car la « logique de paix » défendue par la France risque de se traduire dans les faits par un immobilisme confortable pour nos consciences (et notre économie), tandis qu’à l’ombre du régime irakien désarmé des hommes, des femmes et des enfants continueront de mourir. En voulant maintenir à tout prix l’embargo, les Américains ont fait preuve d’un entêtement assassin qui a causé la mort de milliers de personnes par manque de soins et de nourriture. En voulant à tout prix maintenir une paix qui permet au régime dictatorial de Saddam Hussein de rester en place, quel avenir proposons-nous aux populations de l’Irak, sinon celui de probables nouveaux massacres ?

Non, la guerre n’est pas une solution. Elle est « toujours un échec », comme le rappelait le président Chirac. Il n’en reste pas moins que la paix défendue par la France n’apparaît pas comme une alternative satisfaisante à l’aune des souffrances irakiennes. Il faut dire que les gouvernements, qu’ils soient américains ou français, font peu de cas des Irakiens et de leur devenir. La compassion n’est pas une donnée économique ou géostratégique... À défaut d’éclairer le monde, la Liberté qui veille à l’entrée du port de New York, non loin de l’immeuble des Nations Unies, devrait éclairer les consciences. Mais si sa faible lueur ne va pas jusque-là, comment viendrait-elle jusqu’à nous ?

dimanche 9 février 2003

Comme Icare

« Dieu dit : Que la lumière soit et la lumière fut.
Dieu vit que la lumière était bonne,
et Dieu sépara la lumière et les ténèbres.
Dieu appela la lumière jour et les ténèbres nuit.
Il y eut un soir et il y eut un matin : premier jour. »


Genèse, I, 3-5. Trad. La Bible de Jérusalem, éd. du Cerf, 1973.




Une nuit vient. Les cuivres du couchant, qui effrayèrent mon bien-aimé, étendent leurs rayons sur le monde. Le silence de la nuit est plein de ces petites peurs qui se murmurent mon nom entre elles et qui, dans un écho de ma pensée, font toutes ensemble un bruit plus grand que celui de la mer. Les drapeaux et les hommes se lèvent, et la nuit vient, comme une ombre soudain définitive, une noirceur de l'âme, comme un malheur.

C'est le moment pour être heureux. On s'oppose à la nuit comme on peut, je suppose. Un amour qu'on froisse dans ses draps, une prière pour le matin…

Il y avait un beau soleil pourtant, un vrai soleil d'hiver qui chauffe à peine à travers l'air glacial. Qu'est-ce qu'ils ont tous avec l'été ? Un soleil d'été, c'est comme un glaçon sur la banquise. Mon beau soleil d'hiver, lui, je ne peux pas le rater. C'est ma caresse des grands froids, une petite chaleur volée derrière la vitre.

L'hiver nous promet tant ! C'est du printemps qui dort, des jupes courtes sur des cintres, des fleurs à éclore, des avrils délicieux et des tournoiements enlacés dans les soleils de mai.
Il faut voir comme c'est beau cette rumeur légère derrière les drapeaux, par-delà la mort même, tous ces printemps qui viennent après la pluie, après la peur, après l'orage.

Il faudra bien qu'un jour le jour se lève.

dimanche 19 janvier 2003

Monsieur Bougredane

Madame Germaine a un amoureux.

Il y a une quinzaine de jours, alors que j’étais resté chez moi pour soigner une méchante sinusite et que je traînais assez lamentablement d’une pièce à l’autre de mon appartement, dont le sol fleurissait peu à peu de petits mouchoirs blancs, en regardant par la fenêtre qui donne sur la rue, je les aperçus.
C’était jour de marché. Germaine s’en retournait à son premier étage encaustiqué, serrant contre elle un cabas d’où dépassaient deux maigres poireaux annonçant la soupe du midi. Elle était suivie par un petit homme frêle qui peinait manifestement sous le poids d’un cageot un peu trop grand pour lui et un peu trop rempli. L’aspect d’une laitue en particulier retint mon attention. Je songeais que l’humble salade avait sans doute fait les frais d’une de ces âpres batailles dont Germaine et Madame Picard, notre poissonnière, ont le secret, et qu’elles se livrent d’ordinaire à l’étal des primeurs. Conquis de haute lutte, le légume avait évidemment beaucoup perdu de sa superbe, mais je devinais que Germaine savourerait en chaque feuille le souvenir de sa victoire du matin sur la veuve Picard.
Pour l’heure, affairé à trouver à mon nez un secours charitable, je ne quittais pas des yeux l’homme au cageot, me figurant qu’il s’agissait de quelque commis chargé de venir en aide à la dinde du premier, et m’amusant de l’application qu’il mettait à ne rien renverser en dépit d’un encombrement maximal. Je pensais à l’âne de la fable transportant les reliques sacrées, mais le petit homme surchargé avait bien moins d’arrogance dans son allure et sa tenue, et les laitues de Germaine n’ont à coup sûr pas la vertu miraculeuse des os de saints…
Quand ils furent arrivés au bas de l’immeuble, le petit homme remit à Germaine le cageot débordant et, à ma grande surprise, profitant de l’embarras de celle-ci, il se jeta à son cou pour déposer un rapide baiser sur chacune de ses grosses joues roses. Germaine resta interdite, le regardant avec un air encore plus hébété qu’à l’ordinaire. Elle ne dit pas un mot. En passant la porte, elle fit tomber sans s’en rendre compte la laitue de la veuve Picard. Resté sur le trottoir où il s’était tenu coi, se contentant de chiffonner du bout des doigts une casquette à la Prévert, l’homme ramassa le légume avec une infinie délicatesse. Puis, ayant jeté un dernier regard à la porte de l’immeuble, il remonta la rue d’un pas léger et lent.

Quelques jours plus tard, tandis que je descendais l’escalier pour me rendre à un dîner entre amis, je croisais le petit homme qui campait avec un air hésitant devant la porte de Germaine. Sa tenue n’était pas des plus reluisantes, mais son linge était propre et repassé avec soin. Ses cheveux noirs, plaqués sur l’arrière à grands renforts de gomina, laissaient néanmoins apparaître un début de calvitie qu’on avait tant bien que mal cherché à dissimuler. Les joues creuses et couperosées suggéraient quant à elles un rasage récent, idée que venait renforcer l’odeur obsédante d’une Cologne bon marché. Enfin, ses mains appliquées une nouvelle fois à torturer l’étoffe de sa casquette trahissaient la nervosité qui faisait perler la sueur à son front.
Il venait de sonner à la porte. À l’intérieur de l’appartement, la voix de Germaine retentit. Un « Qui c’est ? » lointain mais fort peu discret répondit au coup de sonnette. Le petit homme inquiet colla sa bouche contre le bois et murmura une phrase inaudible. « Comment ? », fit la voix de Germaine, d’autant plus terrible que le traînement si familier de ses savates annonçait désormais son arrivée près de la porte. « C’est Monsieur Bougredane ! », cria le petit homme dans un effort ultime, désespéré, pour se faire entendre. J’avais un peu lambiné sur les marches pour ne rien rater de la scène, mais quand j’entendis ce nom, un fou rire me prit presque aussitôt et je dévalais alors l’escalier pour épargner à l’handicapé patronymique l’affront d’une humiliation dont on pouvait légitimement penser qu’elle viendrait s’ajouter à une liste déjà longue de brimades diverses.
Je suis un enfant de Pif Gadget. Comme beaucoup d’enfants qui ont appris à lire au moment où le pétrole devenait hors de prix, je me souviens d’une bande dessinée de Kamb, intitulée Dicentim, le petit Franc, et qui parut dans Pif pendant assez longtemps. L’ennemi juré du jeune héros s’appelait Bougredane et le garçonnet courageux passait le plus clair de son temps à chercher de nouveaux moyens d’humilier ce dernier. Tandis que je courais ainsi vers la rue en étouffant mon rire, ce souvenir enfantin me revint, et lorsque j’atteignis enfin le pavé dans les lumières du soir, j’éclatais en me remémorant la fière boutade du jeune guerrier roux : « Bougredane et bougre d’andouille ne font qu’un ! »

Hélène est passée ce soir. Je l’avais rencontrée au chinois du coin où j’étais allé manger avec des amis. C’est fou ce que j’ai comme amis certains soirs… Elle était à table avec sa sœur et un homme qu’elle me présenta plus tard comme une relation d’affaires ; ils mangeaient des nems et avaient l’air de beaucoup s’amuser. Elle m’avait plu dès le premier coup d’œil. Je sais bien que c’est toujours un peu bête de dire ça comme ça, mais c’est vrai en ce qui me concerne. Ce soir-là, j’ai eu bien du mal à regarder ailleurs et mes ailleurs tentés allaient mourir vers elle.
Elle devait passer me prendre à 8 heures. Nous allions dîner ensemble pour fêter un contrat qu’elle avait décroché. Elle arriva très précisément à l’heure convenue, mais je devinai immédiatement en lui ouvrant la porte que nous n’irions pas dîner. Elle avait des choses à me dire, il fallait qu’on parle et tout était fini. Il n’y aurait plus de restaurant, plus d’amour, plus rien à fêter pour nous ou entre nous, puisque « nous » mourait avec elle, inexorablement, tout doucement et sans un cri.
Après son départ, je restais un moment dans le silence retrouvé de mon appartement. Certains soirs, c’est fou, on est bien triste et il n’y a pas d’amis, et tout est un peu lourd. Je pris le téléphone pour annuler ma réservation puis, comme cela m’arrivait de temps à autre, je téléphonai au chinois du coin pour commander une assiette. Debout dans l’entrée, j’attendais le livreur en me regardant dans la glace. Je la revoyais ce premier soir, son sourire si doux et ses mains délicates qui enroulaient avec soin les nems dans les feuilles de laitue. Alors, bien fugitive, l’image du petit amoureux de Germaine se superposa à la mienne sur le miroir. Et tandis que je le voyais s’en aller de ce pas si léger avec sa salade à la main, je me murmurais à moi-même : « Bougredane et bougre d’andouille ne font qu’un ! »

dimanche 12 janvier 2003

Beethoven et le disco

J’avais sept ans. En dépit d’une enfance heureuse, presque idéale, il me faut toujours faire un effort pour faire remonter quelques images de ce passé déjà lointain, ou qui me semble tel. Des images souvent floues et dont, jusqu’à ma mort sans doute, je douterai si elles sont miennes ou si je les ai reconstituées d’après les anecdotes racontées par mes proches.
À l’annonce de la mort de Maurice Gibb, ce matin, une image pourtant est revenue, une image et une musique. L’image, c’est celle de la couverture de l’album Saturday Night Fever sorti en 1978. La musique, c’est celle de A Fifth Of Beethoven, un morceau de Murphy Walter qui figurait sur cet album. Il y a des fois, ça remonte, on ne sait pas trop pourquoi.

Je me souviens nettement de cette arrivée de Beethoven et du disco dans ma vie. Je ne devais revenir à la cinquième que quelques année plus tard et pour ne plus la quitter. Quant au disco… Le disco avait été une révolution pour le petit homme que j’étais et qui se tapait Midi Première tous les jours, à l’heure du déjeuner. La débauche de lumières multicolores et de boules à facettes m’enchantait. Les tenues excentriques des chanteurs aussi. Bientôt Sheila, la Sheila de L’École est finie, allait faire danser la France entière sur le kitschissime Spacer. Bientôt mon enfance serait finie, sur un de ces chagrins d’enfant dont on ne se remet jamais vraiment.

Je dois aux Bee Gees des souvenirs heureux, des souvenirs sur lesquels je n’ai plus aucun doute. Je réécoute How Deep Is Your Love comme Proust croquait sa madeleine. On a l’enfance qu’on peut. Mais je jure qu’aujourd’hui encore, quand j’entends le début de la cinquième, l’image fugace de ces trois hommes en blancs sur la couverture de cet album perdu traverse mon esprit, avant de s’évanouir trop vite vers mes sept ans rêvés.


vendredi 10 janvier 2003

Meurs un autre jour

Elle est retrouvée.
Quoi ? — L’Éternité.
C’est la mer allée
Avec le soleil.


Arthur Rimbaud, « L’Éternité » (extrait), Vers nouveaux.


Il faudrait être fou pour croire de bonne foi que deux et deux font quatre. Il faudrait avoir perdu à jamais le sens commun pour se figurer que la vérité du monde sensible peut être englobée par une série d’équations et que nos certitudes les plus élémentaires sont la vérité qui prévaut partout dans le vaste univers. Nous n’avons pas de certitudes. Les outils que nous nous sommes forgés au cours des siècles (les mathématiques, la physique, la peinture, le langage, la musique...) ne nous ont permis rien d’autre que d’élaborer des représentations du réel, plus ou moins convaincantes, que nous admettons tous comme étant « vraisemblables » et même comme étant « vraies ». Or, deux et deux ne font quatre que si je le veux bien. La vérité n’est pas faite pour les hommes et les outils du « vraisemblable » ont en fait tout autant de crédit que le cachet de la Poste faisant foi sur la lettre envoyée au concours de la semaine de Télé 7 Jours.

Pour autant, ces codes familiers nous rassurent. Ils nous fournissent, en quelque sorte, une grille de lecture qui rend le réel moins hostile — moins réel ? — et qui nous donne même, par cette impression que le monde peut être compris, le sentiment apaisant de notre domination sur la Nature. Je n’ai pas plus de raison de redouter l’air que je respire et dont je peux me figurer la représentation atomique, que l’être aimé endormi, eau, azote, carbone et abattis divers couchés auprès de moi. Je sais que le monde est tel que je me le représente et cela me suffit.

Faisant le tri parmi mes certitudes, il ne s’en trouvé qu’une dont je me serais passé et qui, après examen, a bien voulu rester certaine : je suis né et je vais mourir. Cette vérité « vraie », révélée par l’expérience (beaucoup d’hommes sont morts avant moi), est irréductible (elle ne peut pas être réduite à une autre vérité qui lui soit antérieure) et inexorable (quand faut y aller, faut y aller…) Elle est pourtant celle aussi que je joue le plus à me cacher. Malgré le peu de plaintes parvenues jusqu’à nous, on peut aisément juger que la mort n’est pas une expérience des plus tentantes. Bien que je sois certain d’y passer, je me console grâce au sentiment que j’ai de mon éternité présente. Je vis comme si de rien n’était, espérant en secret me faire un peu oublier de l’administration céleste…

Alors arrivèrent les clones. Ou la promesse des clones, si l’on veut, ce qui revient au même. À l’intention de ceux qui ne seraient pas très au fait de la chose scientifique (1), je rappelle que le clonage est une technique permettant de reproduire des cellules à l’identique, et dont le but, thérapeutique ou reproductif, reste quand même de faire énormément parler des soi-disant « cloneurs » et de leur faire gagner le plus de fric possible. Je devrais sans doute me réjouir de ce que d’éminents scientifiques, raéliens ou non, s’acharnent ainsi à fabriquer en tubes ces autres moi-mêmes qui traverseront les âges, me permettant, à la fin, d’arracher cette immortalité dont la Nature jalouse m’a privée. Je devrais célébrer le retour de mon éternité si longtemps en allée avec le soleil et la mer. Et puis non.

Décidément, non, je n’en veux pas de leur cadeau du diable aux allures de paradis. Je ne veux pas de ces moi grouillant partout, semblables et fades. Je ne veux pas de cette fausse éternité où je me verrai mourir un peu, de temps à autres seulement, en attendant le suivant.
Je veux les autres, j’ai besoin d’eux si différents de moi : ils sont le paradis et l’enfer véritables. Je veux une vie, mais une vie rien qu’à moi, et qui n’ait d’autre sens que celui que je lui aurais donné par mes actes. Je veux ma certitude, ma petite certitude absolue et solitaire, qui est comme un rempart contre la folie. Je veux mourir, comme deux et deux font quatre, parce que c’est mon destin d’homme et pour que ma vie soit belle.

Mais, si possible, un autre jour. Et que le ciel m’oublie !


J'ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d'or d'étoile à étoile, et je danse.

Arthur Rimbaud, Les Illuminations.


(1) N’étant pas, moi-même, très au fait de la chose scientifique, je n’en voudrais à personne de me reprendre à ce sujet.

jeudi 12 décembre 2002

Toto et les filles

Dans la vidéo promotionnelle réalisée à l’occasion du lancement du nouvel iMac, Jonathan Ive, vice-président d’Apple en charge de la stylique industrielle, déclare : « When you look at it now, it seems so simple, it seems so obvious. And yet again, you know, as usual, the simplest most efficient solution has been the most elusive. » (1)

Le but du stylicien, comme celui du développeur, est — ou devrait être — d’obtenir un résultat qui réponde au mieux aux attentes des utilisateurs en termes d’efficacité, de simplicité d’utilisation et d’ergonomie. La simplification des outils numériques est un enjeu réel pour les années à venir : la démocratisation de l’informatique et d’Internet, encore trop souvent réservés à un groupe d’initiés, ne pourra se faire qu’au prix d’un effort conséquent consenti dans ce sens. Pour que chacun puisse avoir accès aux formes numériques de la communication, il faut que la technologie s’efface au profit d’une approche plus intuitive, à la portée de tous, et peut-être tout simplement plus humaine. Bref, il faudrait pouvoir oublier l’ordinateur pour utiliser un ordinateur, de la même manière qu’il faut oublier sa voiture pour bien la conduire.

Or, si je sais pourquoi j’ai besoin d’une voiture (pour aller travailler, pour aller au ciné, pour rester bloquer dans les bouchons avec Claire et les enfants sur la route du Touquet), j’avoue que je reste perplexe quant à l’usage courant qui est fait des outils numériques de la communication. Ce qui m’interroge surtout, c’est que la simplification toujours accrue de ces outils (informatique, Internet et réseaux…), loin d’affranchir nos esprits des contraintes liées aux nouveaux supports (mail, chat, forums…) et de nous permettre ainsi d’exprimer plus librement la complexité inhérente à notre condition humaine, s’accompagne le plus souvent d’un déplorable appauvrissement de la pensée et d’un mépris à peine latent pour toute tentative d’intellectualisation du monde. Comme si la simplicité des outils rendait paradoxalement odieuse toute perspective d’une pensée complexe. Qu’on admire au moins ma mansuétude : je blâme l’outil, pas ceux qui l’utilisent. Je n’ai pas pour habitude de tirer sur mes lecteurs et je n’ai pas le goût des balles dans le pied. Et qu’on ne se méprenne pas sur mes intentions : je n’envisage pas un éloge de la complexité qui soit une sorte d’apologie de la masturbation intellectuelle. Je confesse même un certain dédain pour l’érudition gratuite et tape-à-l’œil, comme pour le verbalisme diarrhéique. Je n’ai pas plus d’affection pour les gens qui s’écoutent trop — et qui n’écoutent qu’eux-mêmes — que pour ceux qui n’ont rien à dire et ne ratent jamais une occasion de le faire savoir — ce qui tend à réduire singulièrement le cercle de mes amis…


Le monde à côté de l’écran, celui des États en guerre, des conflits ethniques, des chanteurs en préfabriqué, des crises économiques, du racisme, des déchirements amoureux et des déjeuners entre amis sous les avions qui tombent, ce monde est la complexité même. Une complexité irréductible, parfois effrayante, ennuyeuse à coup sûr et à laquelle il est si tentant d’opposer la belle simplicité de pseudos évidences, d’ailleurs le plus souvent haineuses. Car c’est ainsi que les étrangers prennent le travail des bons Français, que l’Europe asphyxie les États qui la composent, que les Américains ne l’ont pas volé et que les Juifs, porteurs de tous les maux de la terre, devaient être exterminés. Pour ne citer que quelques exemples… Plus sournoise encore est la litanie des bons sentiments servie par la démagogie généreuse, qui dit que la guerre c’est pas bien, que la politique c’est tout pourri, qu’il faut donner à manger à ceux qui ont faim, soigner ceux qui sont malades. Tout cela est effectivement bel et bon. Qui se refuserait à y souscrire ? Mais qui sait aussi qu’il n’est pas toujours si évident d’empêcher les guerres, de gouverner des peuples habités par la passion du mécontentement, ou de sauver, au cœur de pays déchirés, des enfants victimes de famines méthodiquement planifiées ?

En favorisant les échanges internationaux entre les individus, les nouvelles technologies nous offrent l’occasion d’essayer de mieux appréhender la complexité du monde. Et la nôtre. Qu’en faisons-nous ? Quelle place laisserons-nous sur l’écran, à côté des histoires de Toto et des filles dénudées, pour les équations humaines et les rêves de possibles à venir ?

(1) « Quand vous le regardez maintenant, il [le nouvel iMac] semble si simple, si évident. Et pourtant, vous savez, cette fois encore la solution la plus simple et la plus efficace a été la plus dure à trouver. » Voir la vidéo.

samedi 16 novembre 2002

À Deauville, sous la pluie

À Paul, qui pense à moi. Je pense à lui.

Ils sont à Deauville, sur la plage. Ils se promènent. La pluie les surprend. Ils se regardent et se sourient. Il remonte son col. Elle tient sa veste au dessus de sa tête. Le ciel a des reflets verts. Il la tient par le bras et leur pas se fait plus rapide.
Ils sont à Paris, à la gare de l'Est. Elle arrive. Il a la gorge serrée. Il sent son cœur qui bat. Il a apporté des fleurs.
Ils sont à Manhattan, dans une tour qui tombe. Ils ne se connaissent pas. Ils sont assis par terre et se regardent. Ils ont peur. Ils vont mourir dans la poussière et les vapeurs de kérosène. Elle se blottit dans ses bras.
Ils sont en voiture. Il regarde la route. Elle regarde par la vitre le paysage qui défile. Elle est un peu triste, mais elle ne sait pas pourquoi. Il sent le tabac blond.
Ils sont dans une petite boîte à la mode. Ils sont bien. Il le regarde avec une tendresse infinie. Il ne sourit pas. Il regarde le petit cul du serveur qui passe en évitant les danseurs.
Ils sont sur le palier. Elle court dans l'escalier et son rimel coule. Il tient la rampe. Il hurle.
Ils sont au cinéma. Il a glissé son bras sur son épaule. Elle pense que l'acteur est beau. Il pense que c'est la femme de sa vie.
Ils sont dans un bar. Il est assis avec des amis. Il boit son café avant d'aller bosser. Il rit. Elle est pressée. Elle achète un paquet de cigarettes mentholées. Elle sent bon.
Ils sont en voyage au soleil. Il la prend en photo. Elle se trouve belle et elle aime qu'il la regarde.
Ils sont chez eux, dans un canapé profond acheté en solde. Il regarde le journal télévisé, un verre de Bordeaux à la main. Elle se serre contre lui, le regard perdu. Elle pense qu'elle voudrait un enfant.
Ils se croisent. Il est dans sa voiture. Elle remonte la rue. Il roule doucement. Elle pleure. Il la regarde, mais il ne la connaît pas.
Ils sont dans l'ascenseur. Elle fait comme si elle ne l'avait pas vu. Il regarde sa nuque et ses jambes. Elle pense à cet homme qui respire son parfum.
Ils sont partout, au bout des câbles, sous les ampoules électriques dans les maisons et dans la rue, sous les néons, au bout des prises, au bout des doigts. Ils sont partout, dans les parcs, sur les plages, dans les avions, dans les voitures et dans les trains qui partent, sur des bateaux. Ils marchent dans les rues et sur les routes où leurs destins se croisent. Ils s'aiment, parfois sans se connaître, ils se déchirent. Ils s'aiment.

Mais il pleut doucement sur Deauville. Et le ciel a de beaux reflets verts.


jeudi 14 novembre 2002

Le mur des chiottes

J’achète mes cigarettes au bistrot d’en face, un petit bar aux murs peints de couleurs vives où j’aime aller prendre un café avant de retourner bosser. Tophe, le patron, est un ami. Il suffit généralement d’un salut et d’un signe de tête pour qu’il me serve un petit noir fumant, dont la couleur profonde et l’arôme sévère achèvent d’ordinaire de me plonger dans un état de demi-songe hébété, commun aux seuls amateurs de bonnes tables et aux grabataires désespérés. Ce jour-là, c’était un vendredi, une jeune femme entra dans le café. Elle s’avança à pas pressés vers le comptoir, laissant dans son sillage les effluves légers de Shalimars improbables. Elle acheta un paquet de cigarettes mentholées et sortit presque aussitôt. À travers la vitre, je la regardais s’éloigner dans la rue, où elle s’engouffra dans une Twingo noire avant de disparaître dans la grisaille urbaine.

Il était presque l’heure. Je me sentis soudain l’envie d’aller pisser. Dans les toilettes, au fond du bar, je laissais libre cours à une nature généreuse, prenant soin, dans mon presque sommeil, de canaliser au mieux l’impétuosité de flots que, sur l’instant, j’estimais sans pareils. Je remarquais alors, couvrant les murs autour de moi, des graffitis que je comparais hardiment aux peintures rupestres de Lascaux imprononçables découverts quelques jours plus tôt sur une chaîne du câble. J’associais dans un même mouvement de la pensée le dessin des bisons préhistoriques et le cœur malhabile indiquant que Popaul et Lola, c’est forever. Je me bouleversais dans mon ambiance humide en songeant que la main multimillénaire dont j’avais entrevu l’empreinte sur mon 16/9e était la même qui avait écrit là « Suce ma bite » ou « Totophe est un con ». Je me figurais que les chasseurs esquissés dans le roc couraient à toutes jambes pour abattre enfin la bête fasciste dénoncée sur le carreau de mon époque obscure. J’imaginais le feu autour duquel les pères avaient raconté à leurs fils les chasses interminables, les guerres faussement héroïques et les premières amours d’un soir d’été. Puis ce fut l’heure.


À la question : « Pourquoi n’écris-tu pas sur les forums ? », je répondais invariablement et avec le même sourire que je n’avais pas l’esprit communautaire, que je n’y avais pas ma place, qu’il y avait sans doute — et je le crois toujours — des gens bien mieux placés pour remuer la boue et l’or du monde. Je mentais. J’attendais simplement mon heure et, là encore, elle vint. Je ne regrette pas d’être du voyage. Il y a désormais, sur mon écran, un mur humain parsemé de cris d’amour, de haine, de colère et d’orgueil, plein de petites choses à lire, ridicules ou amusantes, et qui dit aussi parfois la grande solitude des hommes. On y chasse, on s’y fait la guéguerre et on s’aime. On y vit.

Mais ce qu’il n’y a pas sur mon écran, c’est la douceur des soirs d’été, l’odeur obsédante du menthol ou le parfum léger des filles pressées. Il n’y a pas de chair qui se torde, pas de voitures qui s’en vont, pas de ville dans laquelle disparaître. Ils ont bien mis un urinoir, mais je préfère quand même les chiottes du bar à Tophe. Et je ne vais tout de même pas pisser sur mon clavier... Sans rire.

dimanche 10 novembre 2002

Un érotisme torride

Au Dude, qui est aussi un grand enfant.

À deux pas de chez moi, il y a un cinéma de quartier, un de ces vieux cinémas aux fauteuils râpés, où des portraits de vedettes oubliées couvrent les murs défraîchis, où dans le faisceau lumineux du projecteur semblent parfois se dessiner les silhouettes d’amoureux enlacés. Un cinéma de poussière, de souvenirs et qui sent bon le renfermé les froids après-midi d’automne. L’image n’est pas bonne, le son est déplorable et on est mal assis. On est bien. On se tient le cœur au chaud et loin du temps qui passe.

Avant chaque projection, en lieu et place des tristes publicités servies par les grands complexes, on y joue de vieilles bandes-annonces des années 40 à 60. J’ai souvent souri de ces séquences surannées qui promettaient, à grand renfort de musique et de voix tonitruantes, le dépaysement de lointaines contrées exotiques, le spectacle édifiant de combats titanesques ou l’érotisme torride d’une cuisse entrevue. J’ai souvent frémi dans la crainte d’une attaque traîtresse des araignées géantes ou des chats de l’espace. J’ai pleuré parfois sur les chemins qui se séparent et les belles agonies en Technicolor et en Cinémascope.

Mais, tandis que Marlène titube dans le couloir du train pour Shanghai, je pense au monde du dehors auquel j’appartiens. Ce monde où les marchands de rêves ne font plus rêver personne, où les jeunes filles pleurent en faux-direct à la télé le jeudi soir, où la beauté du temps présent a si peu de poids face à celle des temps futurs, qui seront des temps meilleurs, forcément.

Les macusers n’échappent pas à cette folie du monde, à cette frénésie globale d’anticipation du bonheur. Du bout de leur clavier, ils rêvent tout haut à ce qui pourrait être, à ce qu’ils pourraient faire, insatisfaits souvent de ce qui est et négligents de ce qu’ils peuvent faire. Je ne les blâme pas. Le mécontentement de soi caractérise celui qui aspire au progrès. Il faut bien que tous nous soyons insatisfaits si nous voulons les temps meilleurs, les lendemains qui chantent et les lundis au soleil.

Pourtant, je m’émerveille encore des gros avions qui volent et des voyages dans la lune. Je me méfie d’un monde où tout s’explique, où tout se planifie froidement, jusqu’à la mort même, où tout s’achète, où tout se vend. Je ne veux pas trop qu’on me dise quelle sera ma vie ni celle des autres. Je préfère garder un rêve ou deux, aussi inaccessibles que les étoiles vers le soir. Et parfois, dans un vieux cinéma, mal assis, j’arrête le temps qui passe, aussi furtivement que la silhouette de Marlène évanouie au bout d’un train chinois.


vendredi 8 novembre 2002

Les concours de zizis

J’étais au parc. Assis sur un banc, je profitais mollement d’une de ces dernières journées rouges d’automne, quand l’air est encore tiède et sec. Dans l’allée, deux jeunes femmes se croisèrent. Elles étaient, me sembla-t-il, à peu près du même âge, ordinaires au possible et avec cet air de contentement discret que la maternité donne aux femmes. Chacune poussait une chaise d’enfant. Elles se croisèrent donc sur le bas de l’allée au bord de laquelle j’étais assis. Je surpris un échange de rapides coups d’œil au landau du camp adverse. Elles contemplaient l’enfant de « l’autre » et l’air discret du contentement fit place à une moue souriante, crispée et pleine d’un dégoût sournois bien mal dissimulé. Elles échangèrent un salut de la tête et chacune reprit son chemin, bien droit, bien loin.

Cette scène anodine resta longtemps dans ma mémoire et je revoyais ces deux femmes se croiser dans ma tête tandis que la journée s’achevait et que les marronniers du parc s’estompaient peu à peu dans la brume du soir. Puis je sentis le froid, la nuit, et je rentrais.

Je suis de ceux qui croient à la thérapie par l’exemple. Je crois, peut-être avec quelque naïveté, que la comédie corrige bien les mœurs en riant et que le comportement de ces deux femmes peut avoir quelque intérêt pour ceux qui sont assis sur des bancs. Je crois que ce qui vaut pour les uns vaut pour moi et que, n’étant pas meilleur que le reste des hommes, leurs défauts sont aussi les miens. Je vois, partout, des marques de la même mesquinerie quotidienne, mais bien loin de m’en offenser ou d’en rire, je sens qu’elle me lie confusément au reste des humains.

Qu’il s’agisse d’un gros beauf jetant des yeux d’envie sur la voiture customisée de son voisin, d’un respectable utilisateur de Macintosh gonflé d’orgueil à la seule évocation de sa machine et la comparant non sans quelque imbécile fierté à celle des autres, d’un dialogue de sourds autour d’une bibliothèque iTunes idéale (puisque la merde, c’est le goût de l’autre), de celui-ci, qui a grande gloire d’avoir déniché la même pièce que tout le monde à moitié prix, ou de celui-là, fou de joie d’avoir enfin posté un six millième message au contenu monosyllabique, tous sont mes frères et je les aime ainsi.

Car il est bien entendu, dans cet esprit si étroit qui est le mien, qu’avoir le goût des belles choses, de la musique de Bach et des couchers de soleil, qu’avoir la plume facile et l’éloquence bien pendue, et que railler l’indigence ordinaire de mes contemporains tééfunophiles font de moi cet être supérieur, parfait aboutissement d’une civilisation raffinée dont les fondements ne sauraient pas même trembler sous les coups de boutoir d’aviateurs fous.

Or, ce contentement d’ordinaire si discret qui est le mien, est aussi celui des autres. C’est celui des cours de maternelle, où l’on se montrait furtivement le zizi, espérant rassurer son ego à l’aune d’une comparaison fugitive. C’est cet air de béatitude qu’ont les vieilles personnes qui ont trouvé plus malade qu’elles. C’est cette certitude absolue d’avoir une progéniture de qualité supérieure, une incomparable bête à concours auprès de laquelle les enfants des autres ne sont que les enfants des autres.

L’esprit de compétition si fortement ancré dans les comportements humains est une aubaine pour notre société de consommation. La publicité n’a jamais hésité à faire appel à ce qu’il y a en nous de plus mesquin, de plus envieux, pour vanter les mérites du produit « qui va achever le voisin » ou de celui, mesdames, qui fera de vous « la parfaite ménagère que votre mari n’aura plus honte de sortir en ville ». Mais le monde est plein de parfaites ménagères, et je n’ai pas envie d’achever mon voisin.

Qu’on me foute la paix ! Je voulais juste me rassurer un peu à l’aune du zizi des copains.

mardi 5 novembre 2002

Ultra moderne solitude

Je vous ai déjà parlé de Madame Germaine et je m'aperçois qu'en dehors de ses araucarias splendides, vous ne savez presque rien d'elle. J'en sais moi-même assez peu à vrai dire et, n'étaient nos bonjours du matin, je crois que je ne me serais jamais soucié de connaître l'identité de la locataire du premier. Je m'empresse d'ajouter qu'il y a à cet étage deux appartements, A et B, mais que le second est inoccupé depuis plusieurs mois et, en tout cas, depuis une date antérieure à mon arrivée dans l'immeuble.

Germaine Duprat (j'ai lu son nom sur la boîte aux lettres dans le hall) doit avoir entre 60 et 70 ans. Elle est de taille moyenne, environ 1,60 m, avec, comme c'est souvent le cas pour les femmes d'un certain âge, une tendance à l'embonpoint disgracieusement fixée sur ses hanches. Elle est peu coquette et traîne le plus souvent en savates lorsque nous nous croisons. Elle a dû être brune, si on en croit la racine récalcitrante à se ternir de certains de ses cheveux gris. Elle n'a jamais été belle.
Madame Germaine vit seule. Je n'ai jamais vu quiconque entrer ou sortir de chez elle et je ne lui connais pas d'autre compagnie que celle de ses chats et d'un canari dont la cage reste sur le palier, juste à côté du bel araucaria.

Bien que ce soit à peu près tout ce que je sais d'elle, je sais aussi que je ne l'aime pas. Je n'aime pas l'odeur d'encaustique sur le palier ou celle qui se répand de son appartement lorsque la porte en reste entrouverte. Je n'aime pas la cage du canari parce que je n'aime pas les cages. Je n'aime pas les savates parce que je n'aime pas qu'on traîne des pieds. Je n'aime pas qu'on soit dans l'escalier quand je pars travailler ou que je rentre de faire des courses. Je n'aime pas qu'on assiste à ma vie comme à un spectacle, où l'on viendrait mendier des bouts d'humanité pour remplacer ceux-là qu'on a pas su garder.
Mais j'aime les chats, quand ils viennent se frotter sur mes jambes ou jouer avec mon lacet. Et j'aime le sourire de Germaine, qui est un beau sourire.

Ce matin, Madame Germaine était encore sur le palier. En descendant l'escalier, je la trouvais penchée qui déposait au sol un bol de lait à l'attention d'un de ses quatre chats. Plusieurs locataires se sont souvent plaint des nuisances occasionnés par « la meute féline du premier », mais je n'ai pour ma part jamais rien dit à ce sujet. Elle me lança le bonjour habituel auquel je répondis, son sourire parut, et je sortis.



Quand le soir vient et que j'ai fini de grappiller mon plateau télé devant le 19 h/20 h de la 3, j'allume l'ordinateur. Je me cale dans un fauteuil et lorsque le système est enfin lancé, je me connecte sur la messagerie en direct. Comme par magie, une fenêtre s'ouvre alors, pleine de ces noms étranges et de ces vignettes aux couleurs vives dont j'ai déjà dit l'histoire. J'ai remplacé certains de ces noms par les prénoms des personnes auxquelles ils appartiennent dont j'ai fait connaissance. Si l'une d'elles est connectée, son avatar apparaît aussitôt et le dialogue commence. Si personne n'est là, j'attends. Je fume une cigarette. J'écoute un vieux morceau. Et j'écris, les jours fastes…

Il m'a fallu du temps pour me voir ainsi. Je veux dire en savates, sur le palier virtuel d'un immeuble numérique dont les étages s'illuminent et s'éteignent tour à tour. Personne ne saura ni quel est mon sourire ni si mes cheveux grisonnent déjà à la lueur électrique de l'écran. Je reste silencieux, spectateur de cette vie irréelle qui s'organise au bout de mes doigts et à laquelle je n'appartiens pas encore. J'attends. Je veux la voir bondir cette putain d'icône qui me dira que je ne suis plus seul. Je veux mon bout d'humanité pour ce soir, mes vingt centimètres d'humanité propre et sèche, sans embonpoint, sans odeur de graillon, sans canari et sans visage. Sans lendemain.

Ceux qui savent, ceux qui sentent, ceux que j'aurai croisés un soir de demi-brume sauront pourquoi j'ai écrit cette histoire. Ceux-là connaissent le poids terrible que l'existence pèse parfois et la difficulté d'être. Le grand réseau numérique et froid est plein de cette affreuse petite souffrance d'enfant gâté dont on ne peut qu'avoir honte quand on a tout pour être heureux, de ce petit malheur ordinaire et mesquin du suralimenté computophile, de cette peine sans nom, toute bête et qu'on ne peut pas dire, mais qui vous serre le cœur jusqu'aux lèvres.

Qu'on me pardonne si je garde une pensée pour les enfants gâtés et les femmes vieillissantes !

dimanche 3 novembre 2002

Madame Germaine

Mac OS X 10.2 Jaguar a popularisé le concept de messagerie instantanée (chat) auprès de nombreux utilisateurs, dont je suis, qui vivaient jusqu’alors dans l’ignorance des bienfaits incomparables de la communication directe. Avant cela, il fallait en effet vivre dans la réalité – le seul endroit où se faire servir un bon steak, selon Woody Allen – pour goûter aux délices coupables d’une conversation bien menée, délices à peine compromis par la promiscuité inévitable avec « l’autre » (puisqu’il faut être au moins deux).

On pourrait arguer — on aurait tort de s’en priver — que le chat offre une possibilité de dialogue intercontinental bien difficile à opposer au piètre « Bonjour, Madame Germaine » servi à la voisine du premier. Il y a pourtant dans ce discret et machinal salut matutinal (si, ça existe), je ne sais quoi de profondément humain qui ne laisse pas de m’interroger.
Les forums et autres groupes de discussions offrent un espace où chacun peut s’exprimer librement, en fonction de son humeur ou d’un sujet donné. Le courrier électronique renouvelle le genre épistolaire et l’enrichit de possibilités inédites (échanges de fichiers numériques, photographies, etc.)
Quid du chat ?

Qu’on n’attende pas de moi une attaque en règle visant l’indigence ordinaire des propos échangés sur le chat. Contrairement aux forums ou au mail, la discussion en direct, par sa nature qui est d’être dans l’instant, laisse peu d’espace à la réflexion. Et c’est bien ainsi. Mais à quoi sert-elle, quand elle ne se limite pas aux échanges intimes avec des amis ou des parents éloignés ?
Il n’y a pas d’aspect communautaire du chat. Chaque communauté a ses codes, ses principes fondamentaux qui sont le lien existant entre chacun des membres qui la composent. Ici, une préférence pour le meilleur ordinateur du monde, là pour un chanteur, un groupe ou un compositeur, là encore pour une philosophie ou une religion. Rien de tel sur le chat. Les groupes qui se constituent se sont déjà constitués ailleurs, sur des forums ou dans « l’horrible » réel. Les salons qui sont ouverts reflètent cette appartenance antérieure à un groupe. Vont sur (feu) macgeneration ou sur macbidouille les habitués de ces sites, sur jaguar les utilisateurs anglophones de Mac OS X, etc.
L’utilisateur lambda qui découvre pour la première fois la messagerie en direct se tourne le plus souvent vers un de ces salons, car leur aspect communautaire rassure le profane. Mais le chat est un monde virtuel impitoyable. Il faut souvent donner des coudes pour se faire entendre. Quant à se faire respecter…

Et c’est bien là que le bât blesse. Il n’y a pas à proprement parler de respect sur le chat, puisqu’il n’y a personne, ou pour mieux dire : « puisque les utilisateurs connectés en même temps que moi n’ont pas d’existence réelle à mes yeux. » Ils sont autant d’avatars et de pseudos plus ou moins drôles ou originaux, flanqués ou non de statuts parfois ésotériques. Quel crédit puis-je apporter à ces entités numériques qui jouent à être des personnes ? Quel crédit puis-je avoir, moi qui ne suis plus qu’un avatar, c’est-à-dire — au choix — une transformation du moi réel ou une aberration binaire ?

Madame Germaine astiquant son araucaria sur le palier du premier a bien plus de chair et de poids dans ma perception du réel qu’aucun avatar au monde. Elle n’a pas d’importance sur ma vie, mais elle est. Et je respecte cette humanité fragile, agaçante et empuantie d’encaustique. Ami chatteur qui, à mon image, traîne des jours fades sur un réseau anonyme, n’oublie pas que le monde virtuel est aussi peuplé d’araucarias qu’on astique, et que l’avatar qui te parle pèse son poids sur l’univers le soir.